06.11.2009
Notes de voyage - Belfort

Dans le train qui traverse les terres de la Champagne et file droit dans la nuit, il y a une vieille dame qui raconte à un curé les années de guerre. Sa voix résonne dans le couloir. L’occupation, les américains, les soldats, la collaboration, le débarquement, tout y passe. J’ai beaucoup de mal à me concentrer sur les lignes de Montaigne traitant de la prétendue supériorité des hommes sur les animaux. Belfort et son lion sont loin maintenant. Quelle image garder de cette ville ? Le froid glacial qui s’immisce dans les fentes des maisons en brique. Les façades jaunes et rouges de la vieille ville. Les petites rues qui débouchent sur des places animées tantôt par les jets d’eau d’une certaine fontaine maussade, tantôt par la statue d’un quelconque héros oublié. La Savoureuse, impassible et immuable, qui coule sous les vieux ponts en pierre grise. Puis le lion rouge surplombant la ville, tournant vers ses toits tristes son regard rageur et déterminé. Au pied du château, il y a une école et c’est l’heure de la pause matinale. Les enfants, couverts de la tête aux pieds, ont pris d’assaut la cour de l’école. Ils crient, ils rient, ils courent, ils s’accrochent, ils se poursuivent. Sous le regard bienveillant de leur maîtresse qui se tient debout sur le perron, les enfants sont la liberté même. Je les regarde un instant derrière les grillages. Puis je m’en vais. Je redescends ce petit escalier, sous cette lampe accrochée comme un vieux souvenir. Je le vois, ce souvenir, qui s’efface doucement de ma pensée. Comme si rien de tout ça n’avait jamais existé ici-bas.
Je pense à Montaigne enfermé dans son château à Bordeaux, construisant mot à mot ses Essais, poursuivant ses idées dans leurs cheminements complexes, les confrontant aux idées des anciens, de Lucrèce, de Virgile et de Platon. Quel homme et quelle destinée ! Où trouver pareille existence aujourd’hui ? Je revois Le Clézio, hier à la télé, parlant de la littérature. Cette littérature ne peut que rêver et faire rêver. Cette littérature ne prétend pas changer le monde mais tente juste d’allumer quelques bougies le long des chemins obscurs. Cette littérature se tient face à l’Histoire, témoin de son siècle et de ses hommes, éternelle et vraie par la seule force de ses mots. Je ne sais qu’admirer cette pureté qui s’élève au-dessus du monde risible. Je ne peux que suivre ces mots et ces pages, comme on suit un guide expert à la découverte d’un quelconque site inconnu. Tristes pensées ! Horrible réalité qui s’en éloigne ! Frêle être humain qui s’envole avec les feuilles mortes de l’automne !
A la gare de Troyes, la vieille dame et le curé descendent. Leurs voix s’éloignent, happées par le silence noir de la nuit. Le train poursuit sa course folle. Les vitres et les cadres métalliques vibrent dans un tohu-bohu insupportable. L’homme qui lit « Casanova », en face de moi, abandonne la lecture et fait tomber sa tête sur la vitre. Il dort déjà. Le reflet de son visage se dessine sur la vitre puis, doucement, se confond avec la nuit.
Maintenant, je pense à toi. Comme ça. J’aime bien penser à toi, de temps à autre. Comme j’aime bien te parler. Comme j’aime bien sentir ta présence, ici ou ailleurs. Tu apparais dans mes pensées et disparais aussitôt. Douce incertitude qui berce ces soirs de voyage. Je revois ces quelques moments passés ensemble. Je dis bien « quelques moments» car j’ai l’impression qu’on les a volés au temps qui passe sans daigner s’arrêter. Est-ce plutôt le hasard des choses qui les a dérobés pour nous les offrir ? Je ne sais guère. Je ne comprends plus rien à cette nouvelle logique qui habite les choses de la vie. Que faire ? S’atteler une fois de plus au jeu de l’oubli et de l’éloignement ? Mais pourquoi donc se mentir ? Arracher sa patience aux limites humaines et la planter sur un nuage ? Mais pourquoi donc se fatiguer ? Des fois, je me pose toutes ces questions en boucle sans essayer d’y répondre. Le train qui m’emporte les emporte aussi et les noie loin de cette terre aride où sont nés mes espoirs.
Le train est une bête. J’en suis convaincu. Il s’envole. Je n’arrive même plus à lire les noms de ces stations malheureuses où il ne s’arrête pas. Elles passent si vite que je vois à peine l’éclair des néons qui illuminent les panneaux bleus. Ces stations éphémères sont comme ces idées de bonheur inventé qu’on travaille le soir, au fond de son lit. Avec la pluie qui martèle les vitres, c’est une autre sensation qui s’installe. On en a parlé une fois. Mais on ne parle pas de ces choses-là. On ne saurait les dire, même à vouloir s’y essayer. Rien ne sert de dire les choses du cœur et de l’esprit.
A Nogent-sur-Seine je pense à l’amitié. Je ne sais pourquoi. Peut-être parce que Montaigne en a parlé dans ses Essais. Je revois ces amis qui partent les uns derrière les autres. Le temps engloutit leurs mémoires comme des épaves déchiquetées. Seul reste le souvenir qui ne tarde pas à couler lui aussi, emporté dans les abysses profondes. Tristes pensées ! Mélancolie quand tu nous tiens au détour de la jeunesse ! Que veux-tu donc de nous ? Que cherches-tu dans nos destins croisés ? Qu’attends-tu de nos attentes ?
Devant moi, il y a un jeune qui lit un cours de dynamique ferroviaire. « L’adhérence diminue avec la vitesse » lis-je sur l’écran de son ordinateur portable. Je souris à ces phrases qui ne veulent plus rien dire. Il fût une époque où elles voulaient tout dire. Elles formaient à elles seules cet univers qui nous habitait jusque dans les profondeurs insondables de nos âmes. Mais le temps passe et les choses s’effacent. L’éternité est une grande supercherie. Nous l’avons compris nous autres mais à des années d’intervalle. Et pourtant il y a ceux qui n’ont toujours rien compris. Et ceux qui ont tout compris de travers. Peu importe. Nous finirons sur les mêmes sièges, assis à nous regarder les uns les autres, à scruter nos visages fatigués de la vie et des luttes successives, à interroger notre existence comme de grands débiles désespérés.
La Gare de l’Est ne tardera pas à montrer sa face morne. Le train commencera à ralentir. Les voyageurs vont regarder par les vitres pour être sûrs. Je les devine déjà avec leurs mines mi-déçues, mi-fatiguées. Le contrôleur passera une dernière fois pour sourire à tout le monde. Je vais saisir mon sac à dos et cacher Montaigne dans la poche de devant. Puis, comme les autres, je vais courir m’engouffrer dans la bouche du métro où ma petite silhouette insignifiante disparaîtra petit à petit dans la foule.
12.10.2009
Sagesse et Dignité


Mon pote Hamid avait raison : dans ce genre de salles, on ne passe pas de publicité débile avant le début de la projection. Cela ne sert à rien et puis le public est différent. Un mélange d’intellectuels chevronnés et de faux-bourgeois tous issus des hauts quartiers de la ville. La rue où se trouve le cinéma est étroite. De part et d’autre des façades pâles au goût vétuste de l’Histoire. En face de l’entrée du cinéma, Hamid fume sa cigarette adossé à une barrière grise. Je le regarde tirer longuement les dernières bouffées avec un plaisir à peine dissimulé.
La jeune fille de l’accueil qui contrôle les billets à l’entrée du cinéma nous fait des signes pour entrer. Je lui explique avec un geste maladroit que je dois attendre que Hamid termine sa dernière cigarette. Elle sourit avec un petit air de déception. Quelques minutes plus tôt, elle nous avait empêchés d’entrer en prétextant que la séance ne commençait que dans vingt bonnes minutes et qu’il serait préférable que nous attendions dehors gentiment. Elle s’était même engagée à nous prévenir dès que l’accès à la salle serait autorisé. Au final, je comprenais sa déception. Elle aurait préféré que je m’exécute sans trop de discussions mais, comme je l’ai indiqué à Hamid qui m’écoutait qu’à moitié, il était important pour moi de lui montrer que les choses ne roulent pas comme elle le souhaite elle mais comme je le veux moi. J’étais tout de même le client dans cette histoire et le client est après tout un roi. Un roi con peut-être mais un roi quand même. En tout cas, on a bien rigolé avec Hamid de mes idées débiles et Hamid s’est même payé le plaisir d’une autre cigarette devant l’entrée du cinéma. On a parlé de ces derniers jours, du boulot, des entreprises, des restaurants, des médecins généralistes, des gens qui se bousculent dans le métro et des cinémas qui ne sont pas comme les autres.
Une fois entrés, nous avons découvert les strapontins rouges de la petite salle et l’écran de projection, placé assez haut pour des raisons de dimensionnement et d’optimisation de l’image d’après ce que s’évertuait à m’expliquer Hamid en fin connaisseur. La salle, quasiment vide quand nous sommes arrivés, ne s’est réellement pas remplie. Le sujet du film documentaire n’avait pas l’air d’intéresser grand-monde. Après tout, cela était parfaitement compréhensible ; pourquoi s’intéresser à l’histoire d’hommes disparus ? Pourquoi perdre son temps avec un passé qui ne livrera jamais ses secrets ? Et puis cela se passe loin, de l’autre côté de la mer. A quoi bon se charger le crâne des douleurs des autres ? Les disparus, les morts, les torturés, les fous,…chacun son destin. A nous le nôtre. Pour moi comme pour Hamid, c’était différent. L’intérêt du sujet était avéré. Il en va de l’Histoire et de l’Identité. Il s’agit ici de connaître, d’apprendre, de saisir les mots et de mémoriser les images. Voilà tout ce qui nous reste, nous autres, exilés volontaires et ambitieux. Des images et des mots. Le spectacle des démunis pouvait commencer.
Le film documentaire était construit sur la base de séquences séparées et de grands plans coupés dans un cadre morbide. L’éclairage est faible. La musique est absente. La réalisatrice a favorisé de longs moments de silence où les images figées, comme les visages marqués des témoins, semblent traduire un mélange de mélancolie, d’incompréhension et de double sentiment de trahison et d’injustice. Le film finissait par tomber dans le piège de la répétition rébarbative. Hamid, bien enfoncé dans son strapontin rouge, semblait être du même avis. Seuls deux personnages ont réussi à nous maintenir concentrés sur le contenu et ont particulièrement suscité notre intérêt commun : Yto la sage et Hassan le digne.
Yto est une vieille femme avec des allures de grand-mère qui a traversé les années comme un vieux paquebot. Un visage habité par les rides, de petits yeux tendres et profonds, une voix claire et intemporelle. Yto a longtemps parlé de la douleur des hommes, de l’absence qui creuse des sillons dans les cœurs et les mémoires, de l’inconnu qui s’installe dans les vies des familles. Il y avait une sorte de tristesse lourde dans ses paroles chargées d’impuissance. Elle m’a particulièrement surpris par la profondeur de son jugement, la véracité du regard qu’elle porte sur le monde et sa façon si naturelle de manier le sens de l’adage avec une aisance incroyable. Je ne pus m’empêcher de repenser à ma grand-mère partie il y a quelque temps maintenant. J’en avais le cœur qui palpitait et la mémoire qui se perdait dans un flot d’images et de souvenirs. Yto parle du passé comme on parle d’une fleur. Elle le décrit, le touche, le retourne, le sent et le repousse. Il y a tellement de choses qui se sont passées et qui resteront à jamais enfouies dans l’inconnu. Yto est le symbole de la sagesse populaire qui vaut toutes les sagesses du monde, j’en étais persuadé. Je la voyais qui interrogeait l’existence et cherchait à déceler les sources du mal. En parlant du Pouvoir, elle dit qu’il est comme un fleuve ; il enrichit les uns et noie les autres. J’ai tourné et retourné cette phrase lourde de sens dans ma tête. J’ai regardé Hamid qui affichait un malin sourire. Cette histoire de fleuve à double effet lui plaisait bien. Moi, je fixais sur le grand écran les yeux de Yto pétillants de vérité. A ses côtés se tient son fils qui a été enfermé pendant des années pour avoir « joué avec le feu ». Selon Yto, il ne faut pas « jouer avec le feu », il ne faut pas se jeter « dans la gueule du loup affamé ». D’ailleurs, pour Yto, « le Mal est comme une ruche d’abeilles. Tant que tu en restes éloigné, tu ne risques rien. En revanche, dès que ta curiosité te pousse à t’approcher, à toucher, à vouloir découvrir, tu subis la vengeance des abeilles.» Le fils de Yto regarde sa mère parler. Son regard est absent, perdu dans les abîmes de son expérience douloureuse, porté sans doute vers des horizons qu’il s’oblige à poursuivre. Il doit se dire qu’elle a raison. Les gens du passé ont toujours raison. Ils ont vu tellement d’histoires et vécu tellement de douleurs qu’ils voient le monde avec une lucidité qui transperce les zones d’ombre et en fait des sources de lumière.
Hassan, lui, est un autre genre de personnes. On dirait presque qu’il vient d’un autre monde. Après des années d’enfermement, Hassan est aujourd’hui un homme brisé. Il doit avoir la quarantaine ou la cinquantaine mais il paraît encore plus vieux sur le grand écran. Il a perdu ses dents, ses cheveux et une bonne partie de sa raison. La prison l’a écrasé comme on écrase un insecte impuissant sous une grosse semelle. Son passé l’habite, le hante et lui renvoie tous les jours les mêmes questions suspendues. Son histoire a été tout sauf logique. Quand il parle, Hassan poursuit désespérément des fils invisibles qu’il tente de raccorder pour remonter l’histoire et comprendre les débuts. Hassan a fait certainement des études de philosophie. Très jeune, il explique qu’il a cru à un monde fondé sur l’équilibre et le partage. Il a lu beaucoup de livres qui ont façonné sa pensée. Il a vu ses idées naître puis s’épanouir pour finir scandées dans les manifestations publiques ou chantées dans les réunions secrètes. Hassan faisait partie d’une génération d’hommes qui croyaient à l’espoir d’une vie meilleure. Puis la justice des hommes a frappé. Hassan a dû payer le prix de ses idées. Il a vu ses convictions le conduire sur le chemin de la culpabilité. C’était une vérité indémontrable : il était coupable. A un moment précis de l’Histoire, au tournant d’une période comme une autre, Hassan était déclaré coupable. Peu importe de quoi ou pourquoi. La culpabilité d’Hassan était synonyme de calme et de paix alors Hassan devait rejoindre tôt ou tard ses compagnons dans les fonds opaques des caves. Avec eux, il devait écouter des années durant les cris de ces hommes écrasés qui déchirent la nuit et mouillent les pages de l’Histoire d’un sang rouge éclatant. Avec ses compagnons d’infortune, Hassan devait encore se poser des questions sur l’avenir, interroger la société et les valeurs, quémander des explications qui, de toute façon, n’auraient servi à rien puisque tout était écrit d’avance.
Je fixais le grand écran alors que Hassan se débattait contre l’image que lui renvoyait la société des hommes. Hassan était à la limite de la raison et de la folie. Il criait : « Non ! Je ne suis pas une victime ! Jamais je ne passerais pour une victime ! Je suis un homme de convictions. J’assume mes convictions et je mérite mon histoire ». Pour Hassan, passer pour une victime avait le goût d’une nouvelle défaite. Plus atroce que le passé. Plus douloureuse que l’expérience des barreaux qui arrêtent la lumière du jour et des peaux qui s’ouvrent dans la nuit sous les coups ingénieux.
Hassan veut gagner la dernière bataille, celle de la dignité. Lui en reste-t-il seulement ? Certainement. On ne perd jamais totalement sa dignité. L’homme est digne. Ecrasé mais digne. Brisé mais digne. La dignité est celle de ces convictions qu’on tient et qu’on assume malgré le poids du passé et le regard des gens. La dignité est celle de la vie qui continue malgré les fantômes infatigables de la mort qui la guettent. La dignité est celle de l’Histoire. Hassan ne veut pas que l’histoire retienne qu’il a été une victime donc il s’insurge contre ces conférences de réconciliation. Il dit qu’il n’osera jamais aller là-bas, s’asseoir face à ce public avide d’histoires et raconter ses douleurs au grand jour puis se retirer sous les applaudissements. Hassan veut autre chose. Alors il explique à sa fille, il argumente, il s’énerve et crie son désespoir. Sa fille est assise en face de lui. Il la regarde derrière sa vieille paire de lunettes. Il la prie de le comprendre mais elle a du mal. Que pense-t-elle de son père ? Un être meurtri ? Un héros mal payé ? Une épave perdue au milieu de l’océan ? Je n’en sais rien. Hassan continue à parler. Ah ! Le voilà même qui chante maintenant. Puis je vois sa silhouette qui s’éloigne à petits pas sous la lumière pâle des lampadaires du vieux quartier.
La salle s’éclaire à nouveau. La poignée de spectateurs est encore sous l’emprise des images. Hamid saisit son sac et nous sortons. Dehors, Hamid allume une cigarette et me parle de Yto et de Hassan. Sagesse et dignité. L’Histoire s’écrit de la sorte. La sagesse est cette seule lumière qui éclaire la vie des hommes. La dignité est cette dernière forteresse que défendent les meurtris. La génération de Yto en était convaincue. Celle de Hassan l’est tout autant. Et les générations se suivront pour (re)construire l’Histoire.
Alors que Hamid terminait sa cigarette, j’ai pensé à cette image qu’avait évoquée JMG Le Clézio quelques jours plus tôt au siège du Monde. Il avait parlé de ces générations qui se suivent comme si elles étaient toutes sur une table et qu’à chaque fois qu’une nouvelle génération surgissait, elle poussait la précédente, ce qui finissait par faire tomber la plus ancienne du bord de la table. Il répondait à une vieille dame qui l’interrogeait sur la valeur de la vie. J’ai revu Yto et son fils puis Hassan et sa fille et j’ai médité un peu sur ce dialogue des générations rendu indéniablement difficile par l’écart des expériences et des histoires. La génération de Yto a vécu avec la terre et le soleil. La génération de Hassan a vu la nuit se refermer sur les hommes et leurs espoirs. La nouvelle génération ne se posait simplement pas de questions. Il n’y en avait pas. Quel dialogue possible entre ces trois générations sinon celui des souvenirs ? Quelle voix pour voyager des uns aux autres sinon celle du passé ?
Avec Hamid, nous nous sommes quittés devant la bouche du métro. Il faisait frais. La nuit était étoilée comme dans les contes de fées. J’ai marché un peu. Je voulais arrêter de penser et me noyer dans un vide salvateur. J’ai encore une fois échoué. La nuit n’aime pas les lâches. Elle préfère les sages et les dignes car eux seuls savent dessiner le jour qui se lève.
15.09.2009
Un départ amer

Alors que tu revenais, elle était déjà partie. Elle disait ne plus supporter le ciel gris de la capitale ni les visages fermés des gens dans le métro, encore moins la chanson monocorde de la vie ici. Elle s’est sentie bloquée, prise dans un cul-de-sac, impuissante face au fait accompli. Il fallait partir. C’était partir ou rien donc elle est partie. La décision est venue d’elle-même et la logique a encore une fois triomphé. Partir pour ne pas s’avouer son échec. Partir comme fuir. Partir pour continuer à se mentir. Partir en faisant passer la défaite pour une victoire déguisée.
En même temps, quand j’y repense, elle devait partir un jour ou l’autre. On ne vient pas comme ça. On ne reste pas pour rien. On ne part pas si on a quelque chose à finir. Elle avait suffoqué ses rêves solitaires, elle avait étouffé la petite voix au fond d’elle-même qui la poussait chaque matin dans la rue avec une ambition nouvelle. Elle avait fait ses bagages car le château qu’elle construisait s’est écroulé de lui-même. L’étau s’est resserré autour de son cou diaphane. Le temps a pressé. Le temps finit toujours par presser pour gagner. Sacré temps assassin ! Bourreau des hommes et des destins ! Je me demande même si elle ne l’a pas conjuré de s’arrêter. Je la connais, elle a dû le faire. Elle a dû se débattre comme une folle pour refuser la réalité. Comme prise dans un piège moderne, elle a sorti ses griffes, elle a hurlé au scandale, elle a utilisé son réseau de contacts et de pseudo-amis, elle a passé des coups de fils, elle a parlé tard le soir, elle a négocié avec le Diable en personne, elle s’est longtemps résignée avant de finir par succomber. Le départ était une part du destin. Inexorable. Comme les autres chapitres de l’Histoire, il fallait le vivre. Il fallait se laisser faire.
Oui. C’est une histoire d’engrenages qui se referment. Une fois qu’elle avait mis le doigt dans la machine, il était déjà trop tard. Pourtant, je pense qu’au début, elle voulait juste « essayer ». Mais on ne peut pas « essayer » gratuitement. Tout se paie. Tout s’assume. Et puis c’est la vie ! On la vit. On l’accepte comme elle arrive. On s’y jette comme dans le ventre d’une grande vague. Yeux fermés et mémoire arrêtée. Puis quand le ressac nous jette sur la grève, sur les petits cailloux brillants, on a juste le temps de comprendre ce qui s’est passé avant la prochaine vague.
Des fois, je veux bien l’imaginer au moment du départ. Elle a dû faire une ultime tentative pour emporter tout avec elle. Elle a dû marcher une dernière fois dans ces artères grouillantes de passants. Elle a dû s’arrêter devant les vitrines, se poser sur les terrasses des cafés et prendre ce métro qu’elle n’aimait pas. Elle voulait emmener le regard de la ville dans ses yeux. Elle voulait arracher à l’endroit son souvenir pour l’enfermer à jamais dans sa mémoire. A-t-elle pleuré ? Je ne saurais le dire. Elle avait tellement changé. Le départ a dû la changer une fois de plus. Que de changements ! Que de déchirements ! C’était beaucoup.
En faisant ses valises, elle a longtemps hésité sur les choses à laisser, les choses à jeter et les choses à emporter. Elle n’arrivait pas à se décider. Je la comprends. C’est difficile de se décider quand on a passé son temps à suivre les décisions du destin et des autres. Comme sur un quai, voyageuse impassible regardant au loin la fumée du train qui s’approche. Ou plutôt comme dans les airs, une fois qu’elle a pris place dans l’avion qui la ramenait et que l’hôtesse s’avançait déjà pour lui offrir le mauvais café qu’on sert d’habitude dans les avions.Je me demande si le café, ce jour-là, n’était pas particulièrement mauvais. Mauvais et amer.
04.08.2009
Récit de voyage - Châteaubourg

Encore un autre quai. La vie est une suite de quais. Départs, arrivées, attentes, retards. Tu regardes une dernière fois le billet blanc et sa bande magnétique sur la face arrière. Tu le glisses d’un mouvement confiant dans la fente de la petite borne jaune. Tu attends quelques secondes puis, au son émis par l’appareil magique, tu retires le billet pour le dissimuler dans la revue au fond de ton sac à dos. Tu tournes la tête et tu vois des centaines de bornes jaunes éparpillées dans la gare. Des voyageurs pressés courent dans des sens opposés, poussent des sacs, changent de voies et s’interpellent dans un tumulte cacophonique. Seule l’éternelle voix douce de la gare meuble l’espace, annonçant des départs et des arrivées, confirmant des retards et des annulations et invitant les voyageurs à « s’assurer de n’avoir rien oublié dans le train ». Tu t’arrêtes un instant devant le tableau d’affichage. Les lettres éclairées indiquent les numéros des trains, les destinations desservies et les voies de départ. Les voyageurs s’agglutinent devant l’immense tableau et le fixent tous du même regard inquiet et perplexe. Des enfants courent entre les valises superposées. Des gens impatients attendent, assis sur leurs sacs ou allongés à même le sol, le regard vide, les traits tirés. Le train est annoncé voie 3. Encore un quai. Encore une voie. Tout s’en va. Les voyages se terminent comme ils ont commencé, sur les quais.
Rennes a quelque chose de beau et de triste à la fois. Un mélange de moderne et de pittoresque. Un brin de nouveauté emporté par le souffle de l’Histoire. Tout a commencé place de la Gare, sortie côté nord. La ville a ouvert ses bras. Tu étais debout et tu fixais les premières bâtisses. Tu t’es jeté comme à l’aventure. L’inconnu avait le goût du bonheur insaisissable. Les voyages forment la jeunesse et le bonheur insaisissable la déforme à coups de déceptions et de chutes répétées. Peu importe que ce passé ait été épineux. Peu importe que les trajectoires tracées jadis aient été des lignes de grande illusion. Maintenant que les Choses avaient pris un nouveau sens, tu commençais à croire pertinemment que les souvenirs allaient finir par s’estomper, rattrapés par le souffle du présent éphémère. La première nuit tu ne pensais à rien ni à personne. Tu étais debout derrière les rideaux de la chambre d’hôtel. Tu fixais la silhouette mal éclairée de la gare. Des lumières blafardes jouaient sur les façades pâles. Le silence ressemblait au néant.
Le train régional du lendemain sortait tout droit de l’Histoire. Il était un peu plus de sept heures quand il quittait la ville endormie. Des nuages gris habitaient le ciel fermé. Tu avais collé ton nez contre la vitre froide et tu fixais les paysages qui ondulaient. L’agent de la SNCF était une jeune fille d’à peine une vingtaine d’années ou peut-être moins. Elle avait l’air mal à l’aise dans son costume gris avec son sac mal accroché qui paraissait à la fois lourd et encombrant. A chaque arrêt elle descendait sur le quai et attendait qu’il n’y ait plus aucun mouvement de descente ou de montée de voyageurs pour lancer un sifflet strident, signe au conducteur pour repartir. Puis elle remontait et, répétant les mêmes gestes qu’elle semblait connaître par cœur, elle déclenchait la fermeture des portes qu’elle faisait précéder d’un signal sonore court mais aussi strident que son sifflet. Ensuite, la jeune agent traversait toute la voiture et venait saisir, à hauteur de ton siège, un combiné téléphonique où elle criait le nom de la prochaine station, avant de poursuivre son travail routinier de vérification des billets. Tu regardais cette jeune fille qui allait refaire ces mêmes gestes à chaque station, jusqu’à Laval. Son destin était lié à ce petit train régional qui partait au petit matin de chaque jour. Tu t’es demandé si elle était heureuse dans ce qu’elle faisait ? Connaissait-elle l’ennui ? N’était-elle jamais triste ? En tout cas, elle avait les yeux clairs, le regard bleu, la peau diaphane. Le train l’emportait comme le paysage. Tu aurais tellement aimé lui demander, alors que le train s’arrêtait à Châteaubourg, si la vie était vraiment une suite de quais. Tu te serais bien arrêté sur les marches du train pour fixer le fond bleu de ses yeux clairs. Mais quand, à peine descendu du train, tu te retournais pour la chercher du regard, elle était déjà remontée. Tu n’avais même pas entendu son sifflet et pourtant le train repartait déjà. Tu la vis qui se tenait debout derrière les portes. Son béret mal posé sur sa tête laissait dépasser ses cheveux blonds. Tu la vis qui s’éloignait lentement. Puis elle disparut.
Tu remontais l’avenue Jean Janvier à la recherche du centre-ville. Tu avais déployé la mini-carte procurée à l’hôtel puis tu l’avais plié en quatre et tu jetais des coups d’œil furtifs aux noms des rues et des ronds-points. Tu étais à nouveau ce touriste inconnu et maladroit qui s’essayait à un jeu délicieux. Quai Châteaubriand, tu t’arrêtas pour regarder la Vilaine couler, triste dans son eau sombre dont le reflet opaque jetait un gris impénétrable sur les façades des immeubles mitoyens. Non loin se dressait la façade du palais Saint-Georges, imposante et étendue. Un parfum d’Histoire survolait l’endroit. Et pourtant, la tristesse s’emparait de la ville. Les avenues paraissaient comme habitées par un désespoir séculaire. Les cumulus opaques qui chassaient le bleu du ciel n’amélioraient en rien le tableau. Tu pointas ton nez vers le ciel et tu vis les prémisses d’une averse se préparer sous tes yeux. Il était temps de rentrer ; la visite de la ville sera reportée au lendemain.
Châteaubourg est un village de moins de six mille habitants. La gare minuscule débouche sur une artère principale. Un vieux pont reliait les deux rives. Des fleurs rouges ornaient ses bords. L’eau était sombre, comme celle de la Vilaine, quoique un peu verdâtre. L’église Saint-Pierre surplombe le paysage et l’hôtel de ville qui y est adossé est un bâtiment en verre, d’apparence très moderne, avec des poteaux filaires croisés par groupes deux et pointant leurs têtes aiguillées vers le ciel. Assis sur les marches face à l’hôtel de ville, tu essayais de faire face à la chaleur accablante de la mi-journée. A quelques centaines de mètres, des ouvriers aux visages creusés, flanqués de gilets jaunes fluorescents achevaient des travaux de réfection de trottoirs. La circulation devenait difficile et les automobilistes s’impatientaient aux volants de leurs voitures. Le calme du bourg se trouvait assailli par les klaxons stridents, signe d’agacement qui montait crescendo au fur et à mesure que le soleil rejoignait la ligne médiane.
Retour à Rennes. Place Sainte-Anne, tu avais commandé un jus d’orange et tu feuilletais le quotidien du jour à la terrasse d’un café. Tu avais longtemps marché dans les rues piétonnes du centre-ville. Place du Parlement, Place de la mairie, Opéra, rue d’Orléans, Place de la république…La journée s’achevait ici. Tu ne pouvais t’empêcher de penser au retour imminent mais tu t’évertuais à chasser cette idée en te concentrant sur les articles rébarbatifs du journal. Le serveur s’agitait entre les tables. Un groupe d’amis discutaient à voix haute. Un bébé aux yeux bleus faisait dégringoler sa poussette dans la rue sous les regards admirateurs de ses parents. Un homme lisait un vieux pavé, le dos courbé, la tête plongée entre les pages. Un peu plus loin, un vieil homme au pantalon remonté, buvait une bière debout devant l’entrée d’un bar. Le ciel était proche. Les arbres délimitant la place semblaient communiquer par leurs branches et leurs feuillages dans l’ombre d’un soleil qui se faisait de plus en plus discret. En redescendant les rues du centre-ville, tu préparais déjà tes adieux. Tu accrochais ton regard aux fenêtres closes, aux façades ternes, tu rêvais d’agiter les drapeaux noir et blanc de la région, tu empruntais rue après rue et tu suivais le seul guide à qui tu pouvais faire confiance ; l’instinct de l’inconnu. Et si le temps perdait son sens ? Et si tout s’arrêtait ? Et si la beauté de cet inconnu fascinant demeurait insaisissable comme un doux rêve ? Peu importe. Tu étais.
Les portes métalliques du Parc Thabor étaient grandes ouvertes. Tu t’y engouffras comme dans un château des siècles passés. Tu cherchas du regard les derniers promeneurs de la journée. Le parc semblait vide. Désert vert. Printemps prolongé. Silence des époques révolues. Temps suspendu quelque part sur la terre des hommes.
Encore un autre voyage. Tu es debout en tête de quai et tu n’as nulle envie d’ouvrir ton nouveau roman. Près de toi, un homme explique à ses parents qu’ils sont mal habillés alors que sa fille s’approche des rails en penchant légèrement sa tête. Une vieille dame embrasse une jeune fille sur la joue droite et lui chuchote des mots en anglais. Le train fait son entrée. Tu as juste le temps de saisir ton sac à dos et de t’engouffrer dans la voiture 10. A chaque nouveau départ, un souvenir te rattrape. A chaque nouveau voyage, un bonheur te découvre. Et pourtant tout s’estompe. Tout se meurt. Seule la ligne de l’horizon rattrape les moments passés. Puis quand elle disparait à son tour, la nostalgie s’installe.
19.07.2009
Inutiles pensées

Sur le pont Sully, je me suis arrêté pour regarder Notre-Dame qui toisait les premiers nuages gris de la nuit. La Seine était couchée dans son lit de tous les jours, bercée par les lumières pâles des bateaux mouches, certainement dérangée par les cris étouffés des touristes et les voix amplifiées des guides décrivant le paysage dans toutes les langues du globe. Le boulevard Henri IV s’ouvrait à moi et je voyais pointer au loin, majestueuse et fascinante, la colonne de la Bastille. J’ai pensé un moment à toute l’histoire qu’a dû transporter ce lieu au fil des siècles et des années puis j’ai regardé une dernière fois la Seine qui coulait comme un vieux souvenir.
L’après-midi en solitaire à Saint-Michel s’achevait. J’avais fini par prendre place dans le bus qui me ramenait près de chez moi. La tête collée contre la vitre, j’eus le temps de fixer la colonne de la Bastille alors que le bus s’engageait dans le rond-point de la fameuse place. Le bus avait pris la rue du Faubourg Saint-Antoine et j’avais déjà la tête ailleurs. Je pensais à toutes ces histoires qui se bousculaient dans mon cerveau. Du passé, du présent et beaucoup d’avenir. Des desseins qui se croisent et s’interrogent. Des rêves qui s’acharnent et s’immiscent dans le quotidien. Des idées qui refusent la platitude et recherchent obstinément la différence, la créativité et l’innovation. Tout commence ici. Ou commencera peut-être un jour. Quelle différence ?
Mais de ces rêves têtus naissent des absences inévitables aux conséquences méconnues. Comme écrivait Robert Desnos dans l’un de ces poèmes : « J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité ».Oui. J’ai tant rêvé de toi que tout s’estompe maintenant. A quoi sert d’écrire sinon à rattraper ces moments fuyants qui font ma vie, la tienne, la nôtre ? A quoi sert d’enchaîner les mots sur la page blanche impassible sinon à poursuivre les rêves obstinés d’une ancienne époque qui reviennent plus forts que jamais ?
Le bus s’approchait déjà de la place des Antilles. J’ai rangé mes livres d’occasion achetés à Saint-Michel et j’ai appuyé sur le bouton rouge au-dessus de ma tête. Dehors, un air de nostalgie et des pensées. J’ai fixé le ciel et j’ai interrogé les vers d’Etienne Durand :
Pourquoi courez-vous tant, inutiles pensées,
Après un bien perdu qui ne peut revenir ?
Quoi ! Ne savez-vous pas, chimères insensées,
Que d’un plaisir perdu triste est le souvenir ?
07.07.2009
Récit de voyage - Auray
Le train avait ralenti à hauteur du Mans. De vieilles bâtisses grises ont surgi en bas du ravin. Des cheminées noires fumaient au loin dans la brume matinale. Des usines noires, à la fois imposantes et tristes, encombraient le paysage avec des silos de stockage et des échelles métalliques que la rouille des années avait déformés. Des fermes maussades, séparées de temps à autre par un étang ou un buisson, paraissaient désertes, comme abandonnées suite à une quelconque catastrophe inopinée. Pourtant, j’avais réussi à entrevoir la silhouette d’un homme, torse nu et cheveux ébouriffés, avachi sur une chaise pliante, face à un chien sale qui le fixait en bougeant frénétiquement sa queue. Le soleil se cachait derrière les nuages têtus qui n’arrêtaient pas de se croiser et de s’éloigner dans un jeu bizarre dont seul le ciel légèrement bleuté semblait connaître les règles. Le temps s’était arrêté, comme suspendu aux façades mornes des maisons. Avait-il jamais avancé dans ces contrées perdues ? Je me posais sincèrement la question alors que le train s’enfonçait dans la Bretagne profonde.
J’avais devant moi un numéro du Magazine Littéraire consacré à Stefan Zweig, un roman de mon écrivain favori M. Jean d’O., un YOP frais et deux barres chocolatées. Derrière moi, un couple bavard, apparemment en voyage professionnel, parlait à voix haute. A ma droite, un homme dormait allongé sur deux sièges, les pieds collés sur la vitre. Je lisais « Une fête en larmes » de Jean d’O et j’étais comme enchanté par les mots, happé par l’Histoire, transporté par le bonheur des pages. Jean d’O écrit comme j’aurais aimé écrire. Un mélange de romantisme et de réalisme, une écriture à la fois légère par sa forme et chargée par son sens, une suite de réflexions et de moments imprégnés par la philosophie de la vie, baignant dans l’Histoire des pays et des hommes. Je souriais face à ces mots qui ont fait et qui feront toujours mon bonheur puis je m’amusais à regarder le reflet de mon sourire sur la vitre. Je scrutais mes yeux, je poursuivais mon regard entre les arbres fuyants, je jouais avec cette sensation de vertige que je trouvais un plaisir indicible à repousser au moment opportun, à la limite d’un haut-le-cœur que je maîtrisais à peine. Mes yeux finissaient toujours par se fermer, alourdis par le spectacle éphémère de la nature, pressés sans doute par la chaleur naissante du jour.
Trois heures plus tard, le train m’avait craché à la gare d’Auray. Un groupe d’enfants, visiblement en partance pour une excursion dans la région, piaillaient sur le quai, entourés par leurs instituteurs qui semblaient déjà dépassés par l’énergie des mômes surexcités. Le hall de la gare est minuscule, paisible, suspendu sans doute au décor de la ville. Une fois dehors, je sortis ma petite carte d’orientation imprimée la veille et j’essayais de me repérer. L’aventure bretonne avait commencé.
La dame qui m’indiqua le chemin avait les joues rouges, le regard affable, le sourire large et rayonnant. Quel bonheur animait cette dame ? Quelle joie de vivre l’habitait ? J’abandonnais mes interrogations philosophiques alors que je marchais dans la direction qu’elle m’avait indiquée. Je croisais peu de passants. Un calme funéraire avait déployé son voile sur la ville endormie. De temps à autre, une vieille dame agrippée à son panier ou un homme promenant son chien croisait mon chemin. Auray est une ville qui dort. Tout dort. Les maisons, les avenues, les kiosques, les ronds-points, les passants. J’ai eu l’impression d’être un marcheur solitaire au milieu d’un désert arrêté, isolé de la vie, coupé de la terre des hommes telle que je la connaissais. Désormais, la capitale était loin maintenant, son activité foisonnante et son train de vie légendaire s’étaient retrouvés comme absorbés dans le silence insolent du paysage. Je m’étais arrêté à mon tour, happé par ce temps immobile, saisi par je ne savais quelle sensation de solitude et d’éloignement. Les premiers commerces du centre-ville faisaient leur apparition, sortis de nulle part, figés à leur tour dans l’espace-temps, ramenant tout de même avec leur festival de couleurs un goût de charme et de plaisir au visage de la ville. Je souriais déjà, transporté par ce bonheur de découvrir un nouveau coin de la terre et je me sentis encore une fois étranger, citoyen du monde, voyageur de tous les temps. Je m’abandonnais aux ruelles d’Auray comme on s’abandonne à la beauté légère du monde. Certes, j’étais l’inconnu, l’intrus, l’invité, mais rien ne valait ce tendre et doux sentiment d’être simplement de passage.
En descendant la rue du Château, j’ai repensé au pays. Je ne sais pourquoi ce sentiment incontournable d’exil et de nostalgie m’assaillit de nouveau. C’est alors que je me suis livré au paysage. De part et d’autre de la rue, des ateliers d’artistes, des petites galeries, des mini-terrasses des restaurants, des portes des cafés et des échoppes, de partout s’échappait l’odeur du calme. Oui. Le calme a une odeur. Tendre. Douce. Présente. Eternelle.
La rue du Château débouche sur le port de Saint-Goustan. Un vieux pont en pierre, sorti droit des ères médiévales mène à une petite place au bord de la rivière, sur laquelle donnent des restaurants et des brasseries où s’agglutinent les visiteurs et les touristes. Je m’étais arrêté pour regarder l’eau verte et les quelques barques amarrées. Des touristes, en majorité des anglais, marchaient au bord de l’eau, armés de leurs appareils photo, et je les voyais s’arrêter pour regarder les vieilles maisons, lire les noms des venelles avant de repartir dans des petits rires étouffés. Une vieille dame anglaise s’approchât de moi et me demanda si je voulais qu’elle me prenne en photo devant le pont. J’acquiesçais en lui tendant mon appareil.
Assis à la terrasse du restaurant, je fixais les premières gouttes de pluie qui tombaient sur la surface de l’eau. J’avais commandé une salade nordique et je sirotais mon verre de Perrier en regardant les trois cartes postales que j’avais achetées au centre-ville. Je pensais déjà au train qui allait m’emmener à Nantes. Des nuages moroses se bousculaient dans le ciel gris. Je payais mon addition et remontais par la rue du Château. Des anglais descendaient au port. Comme eux, je m’arrêtais pour lire les noms des venelles.
Le train me cracha encore une fois sur le quai de la gare de Redon. Des touristes allemands étaient allongés au sol devant leurs grands sacs débordés. Quelques voyageurs solitaires marchaient sur le quai et, de temps en temps, marquaient l’arrêt devant les écrans d’information qui affichaient toujours plusieurs minutes de retard. J’avais posé mon sac à dos contre un pilier et je faisais les cent pas sur le quai. Sur les trains stationnant en face du quai, on pouvait lire « Région Pays de la Loire ». Les rails brillaient sous le soleil insolent de la fin de journée. Je regardais les visages fatigués et les mines impatientes des voyageurs. Quelle histoire devait porter chacun d’eux ? Quel destin traînait derrière chacun de ces personnages ? J’étais aussi inconnu et aussi étranger qu’eux. Un voyageur parmi la cohorte de voyageurs inconnus qui sillonnent les routes et encombrent les trains chaque jour. Je remarquais au loin un groupe d’agents de la SNCF s’approchant avec leurs bérets légèrement décollés de leurs têtes, avançant dans un brouhaha gênant accentué par les grésillements de leurs appareils de communication qui laissaient échapper des voix désagréables et tout sauf tendres. Je revenais déjà près de mon sac. Le train était annoncé avec une demi-heure de retard. Adossé au pilier, j’essayais d’oublier l’air étouffant et de me concentrer sur les lignes de mon roman.
Le paysage que je fixais à travers la vitre du train était désormais immobile. Le train s’était arrêté quelque part entre Redon et Savenay pour des raisons inconnues. Un jeune agent n’arrêtait pas de passer et de repasser dans les wagons comme pour rassurer par sa présence inutile les voyageurs inquiets avachis sur leurs sièges. Les mines impatientes affichaient déjà une pointe d’agacement classique, celui qu’on retrouve dans les gares et les aéroports et sur les autoroutes. Je parcourais les visages de ces voyageurs pris en otage par l’inconnu puis je poursuivais le mien sur le reflet de la vitre. Mon œil avait pris sa couleur rouge des longues journées. L’écran de l’ordinateur portable que j’avais emprunté précipitamment avant mon départ affichait cette éternelle colline verte avec le ciel bleu derrière. Un instant, je fixais les icones immobiles sur l’écran. Une annonce très ironique du conducteur informait « qu’une tentative de prise de contact avec Nantes était en cours et que Nantes demeurait sans réponse ». Je ne savais pas s’il fallait mettre cette information sur le compte d’un manque réel de moyens ou d’un besoin satirique évident. En tout cas, les voyageurs avaient pris la voix du conducteur avec beaucoup d’humour et ils en riaient déjà. Les fumeurs, atteints plus que les autres par le syndrome de l’impatience dévastatrice, s’étaient déjà pressés devant les portillons ouverts et ils pointaient leurs nez dehors pour allumer les cigarettes chaudes. Je perdis espoir moi aussi, abandonné sur mon siège, livré à mes idées vagabondes. Seule la voix attendrissante de la dame à l’accueil de l’hôtel, à l’autre bout du fil, me tira des mes inquiétudes ; « monsieur, votre chambre sera gardée ». Le train repartait déjà à vitesse réduite, mais suffisante pour rassurer les derniers sceptiques. Nantes s’approchait. J’étais de nouveau emporté par le mystère, emmené vers une nouvelle découverte, et, au fur et à mesure que le train accélérait sa course sur les rails, je retrouvais le reflet de mon sourire sur la vitre et je savourais comme un fou, dans un bonheur intimement personnel, tout ce flot de sensations qui m’effaçaient d’un trait et refaisaient de moi un être nouveau.
28.06.2009
L'âge du doute

Ce matin, je me suis réveillé avec la triste découverte que le doute s’était installé dans nos vies. Désormais, on doute de tout. L’incertitude plane au-dessus de nos têtes dégarnies. La hantise du temps qui passe nous habite. La peur de l’échec nous guette. Rien n’est sûr. Rien n’est gagné. Tout est entouré de nuages opaques et de questions suspendues. Notre destin est indiscernable. Tout est probabilité. Tout est éventualité qui reste à confirmer. Peut-être est le titre de notre jeunesse, le leitmotiv de nos discussions, la règle répétitive de nos éternels débats.
Pourtant, je me souviens, on avait beaucoup d’ambitions. Les soirs d’été, sur les terrasses des cafés, on rêvait de départ, de consécration et de succès. Au pays, il faisait trop chaud pour espérer voir nos rêves se réaliser. Pays des mirages. Pays des vœux qu’on espère exaucer loin des frontières.
Je me souviens qu’on était comme ces immigrants clandestins appréhendant les rivages d’en face, fermant les yeux sur des réalités amères en pensant les rouvrir sur des promesses roses.
Mais maintenant j’ai compris. L’ambition est la mère du doute. L’âge est son meilleur ami. Arrêtons-nous quelques minutes sur la page blanche. Nous souffrons de la chute précoce des cheveux, de la solitude choisie ou imposée, de l’excès maladif d’ambition, du désespoir face aux réalités figées de notre époque, du dégoût devant les contradictions terrassant notre quotidien. Nous nous sommes perdus au carrefour de nos jeunesses croisées. Nous avions pensé pouvoir se suivre à jamais sur le chemin de la vie. Mais la vie nous a fait défaut et le chemin nous a perdus. Nos égoïsmes latents se sont réveillés tels des bêtes enragées et ont dévasté la promesse d’un destin commun. Finie notre histoire commune écrite sur les bancs du lycée dans l’une des formes les plus naïves de l’innocence. Eteintes les dernières bougies qui éclairaient nos expériences confrontées maintes fois. Assassinés nos ultimes espoirs de pouvoir nous inspirer des trajectoires des uns et des autres. Ici le carrefour de la jeunesse qui doute. Le navire qui nous emmenait loin de la terre des ancêtres nous a crachés sur un sol caillouteux et rugueux. Il aurait fallu se rendre à l’évidence. Lui rendre le sens du présent.
Nous nous sommes perdus de vue. Nous avons plus ou moins changé. Seuls nos débats sont restés les mêmes. Questionner le passé, questionner l’avenir, se questionner soi-même. Ressasser les souvenirs de nos années passées. Déployer le cortège des paradoxes animant nos vies et nos projets. Que faire ? Quelle direction choisir ? Quel regard porter sur le monde ? Quelles décisions prendre et quels chemins éviter ? Quelle histoire écrire ? Quelles pages déchirer et quels mots garder ? Nous fixons notre présent comme un moment historique. Nous savons pertinemment que ce virage va conditionner le restant de nos vies. Nous avons peur d’échouer, peur de mal négocier, peur d’avoir le mauvais réflexe au mauvais moment. La pression monte. Le temps presse. L’ambition presse. Les familles et les amis pressent. Les rêves pressent. Mais gare à la précipitation ! Un proverbe du pays dit que ceux qui se sont précipités sont morts. Non ! Nous ne voulons pas mourir. Il est trop tôt pour mourir maintenant. Et puis il serait tellement ridicule de se donner la mort si près du but. Mais quel but ? Ma tête tourne. Je perds mes repères que je croyais solides. La peur m’assaille de nouveau.
Après l’âge de raison, voici l’âge du doute. Nous nous regardons comme des égarés impuissants au cœur de l’océan. Nos visages pâles prennent une couleur jaune inquiétante. Mille idées nous passent par la tête. Tout arrêter. Fermer les yeux. Reprendre le chemin en sens inverse. Accélérer la marche. Pleurer en silence. Rire pour oublier. Ecrire pour continuer à rêver. Ecrire pour rester immortel.
Génération du doute. Génération du bonheur que nous poursuivons jusqu’à la ligne de l’horizon sans jamais avoir le sentiment de l’approcher. Génération de cette frustration amère qui nous tient compagnie les soirs d’été. Génération des places publiques où triomphe l’exhibitionnisme insolent. Génération des amours perdus à cause des erreurs du passé ou des mauvaises visions de l’avenir. Génération des points de suspension. Génération des points d’interrogation. Rester ou partir ? Le jour où je te trouverais je te chuchoterais la réponse et je te demanderais de tout effacer. Peut-être.
22.06.2009
Les mots bleus

Et puis tout s’était figé sous le son des cloches. Tout s’était subitement arrêté, suspendu à un fil, accroché aux légères velléités d’antan. J’ai regardé autour de moi comme on regarde son passé. J’ai attrapé ce temps fuyant et je l’ai enfermé dans mes mains tremblantes. J’ai saisi cet instant fugace et je l’ai emprisonné dans la profondeur abyssale de ma mémoire.
Quelques instants plus tard, j’ai fait quelques pas hésitants dans le square désert. J’ai longtemps promené mon regard vide comme un vieil octogénaire promène son chien triste par un soir d’été. Il était évident que je cherchais quelque chose. Ou quelqu’un. Des années plus tard, j’allais comprendre que je te cherchais toi. Toi la chance. Toi l’espoir. Toi la promesse.
A cet instant précis où le temps s’était arrêté, je venais de comprendre que je t’avais perdu avant même de t’avoir trouvé. Je me souviens que je m’étais écroulé.
Je gisais sous le vieux chêne, en plein milieu du square. Le ciel avait envoyé des mots bleus pour meubler le silence accompagnant ma chute. Tu n’étais pas (ou plus ?) là pour écouter la voix du ciel. J’ai gardé les yeux fermés pour savourer la beauté de l’instant. Comme toi, je ne savais pas que j’allais les fermer à jamais. Peut-être pour oublier. Peut-être pour se rappeler. Peut-être aussi pour mieux écouter la chanson des mots bleus que fredonneront encore et toujours les anges du ciel.
28.05.2009
Eternels échanges


Elle n’arrêtait pas de lui répéter que l’amour était avant tout un échange. Il ne comprenait toujours pas. Il a toujours eu la plus grande difficulté à assimiler ces notions abstraites de dons et de contre-dons mutuels, de sacrifices réciproques, de relations bilatérales croisées, imbriquées, faites et refaites pour être défaites dans des élans de narcissisme et d’effronterie qu’il trouvait plus ou moins scandaleux. Elle s’accrochait à ce raisonnement qui défendait l’échange comme le choix idéal du présent, la destinée commune du couple. Elle disait que la vie s’écrivait forcément à deux, que chacun apportait sa contribution à la construction de l’édifice commun, qu’aucune relation ne pourrait être envisagée en dehors de ce contexte. Il ne voulait rien comprendre. Il la traitait souvent de rêveuse, d’idéaliste, de décalée. Il qualifiait ses idées d’utopiques et de détachées. Il n’hésitait pas à la dénigrer ouvertement devant leurs amis communs qui se sentaient le plus souvent peu concernés par leurs débats de couple. Lors de leurs longs échanges épineux, il lui coupait la parole pour se moquer de sa logique « défaillante » alors elle cessait de parler pour le fixer avec un faux air imprégné d’une froideur impassible. Ils s’échangeaient le même regard bleu troublant, comme pour essayer de se déstabiliser, comme pour essayer de faire mal en toute finesse, comme pour engager une lutte morale dont ils savaient pertinemment qu’ils seraient à la fois les seuls héros et les seules victimes.
Elle lui reprochait son manque de sens et de sensibilité, son âme faible, son esprit obtus et son indifférence révoltante qu’il tiendrait de son père et qui serait selon elle le dernier résidu d’une enfance mouvementée. Il rétorquait que son enfance était une affaire strictement personnelle et qu’elle n’était pas tenue de l’évoquer, encore moins de la critiquer ou de la présenter comme la génératrice de ses idées et de ses réflexions actuelles. Pour lui, l’amour n’avait rien d’un don, encore moins d’un échange. L’amour serait une question individuelle, un sentiment personnel dont le sens est à la fois unique et indiscernable, une sorte de lumière fuyante qui briserait les tabous sociaux et contournerait les cervelles figées des gens. Elle avait de plus de en plus de mal à échanger avec lui, tant il restait accroché à ses réflexions arrêtées, tant il refusait avec acharnement l’ouverture qu’elle s’évertuait en vain de lui suggérer. Elle sombrait progressivement dans une forme de désolation désespérée. Elle n’arrivait pas à le convaincre de sa vision des choses alors que lui ne cherchait même plus à en parler avec elle. Aucun échange n’était possible. Aucun changement n’était envisageable. Tout semblait se refermer de part et d’autre. La main qu’elle lui tendait restait suspendue dans l’air et le temps. Insignifiante. Ballante. Désespérante et désespérée. Désolée et désolante. Lui, il gardait ses mains au fond de sa poche et détournait simplement son regard du sien.
Elle pleurait souvent le soir seule au fond du lit froid. Elle noyait ses larmes chaudes dans l’oreiller blanc. Ses pleurs meublaient l’air renfermé de leur chambre commune. Elle se retrouvait souvent à deux doigts de s’étouffer. Il n’était jamais là pour la réconforter. Il n’était jamais là pour répondre à ses larmes chaudes, ni pour écouter ses soupirs saccadés, ni pour lui souffler les quelques mots de réconfort qu’il connaissait par cœur et qui faisaient beaucoup de son charme avant leur mariage. Oui. Tout avait changé. Comme dans les romans. Comme dans les mauvais contes. Comme dans les séries télévisées. Les deux protagonistes qui, jadis, s’étaient échangés un « oui » solennel face au maire qui les regardaient derrière sa vieille paire de binocles, ne pouvaient plus, aujourd’hui, s’échanger la moindre réflexion ni le moindre mot ni le moindre regard. Les nuages de la rupture avaient couvert le ciel étoilé de leurs ombres moroses. Désormais, l’Histoire avait emporté les deux héros. Les photos souvenirs étaient éparpillées sur le sol. Aucune main ne s’avançait dans le noir pour ramasser les débris et recoller les morceaux fragmentés. Au terme de sa course effrénée contre une chute plus qu’inexorable, elle a fini par succomber. Elle a rejoint la terre ocre de ses ancêtres. Un soir de février, elle s’est endormie aux côtés de sa mère. Lui, il l’a rejoint peu de temps après son départ. Devant les pierres tombales que lave la pluie chaque année, des visiteurs inconnus échangent toujours des petits mots. A voix basse. Comme dans un conte.
26.03.2009
A la veille du printemps

Sous les toits de la capitale, à la veille du printemps, le ciel est d’un bleu écarlate. La lumière se diffuse entre les immeubles. Elle contourne les cheminées fumantes et s’immisce dans des fentes invisibles avant de s’écraser avec ses reflets miroitants sur le verre triste des vitres. Debout sous le toit mansardé, je pense à toi comme on pense à une feuille d’automne tombée il y a quelques années du vieil arbre des souvenirs, et qu’on recroise au début du printemps quelque part dans la capitale. Les années passent et les saisons se suivent. Même dans la plus intime différence, tout se ressemble. Jusqu’au bout de l’ironie, tout s’arrête pour repartir un jour. Une main discrète rembobine le film et invite les spectateurs invisibles à reprendre leurs places sur les strapontins rouges, en face de la scène. La lumière se fait douce. Le silence est poignant.
A la veille du printemps, le ressac des vagues crée toujours la même impression de mélancolie et de nostalgie. Je regarde ces derniers nuages qui meublent le ciel bleu. Le vent doux les repousse loin, très loin, toujours plus loin. Je les vois qui s’en vont, gris et taciturnes, comme des prisonniers impuissants tirés vers leur destinée inéluctable. L’exil commence ici ; suivre du regard les nuages qui s’en vont, sentir le vent doux qui s’engouffre dans la chambre minuscule, deviner la tragédie de la feuille d’automne gisant au pied de l’arbre dans un lit de brindilles esseulées, sourire face à ce destin imprévisible qui écrit ses pages avec des grosses lettres gravées dans le marbre des années.
Penser est un exercice difficile. Repenser est un supplice insupportable. Repenser à toutes ces feuilles mortes que les personnages de l’histoire ont dû ramasser à la pelle comme dans la chanson, et qu’ils ont ensuite rassemblé en petits tas sous les arbres, aux abords des haies, devant les clôtures et derrière les grillages. Je les revois comme tu les revois, assommés par le silence funeste du jour et de la nuit, pris dans le cercle infernal de l’échec, révoltés et soumis dans leurs rôles tragiques. Je les revois comme tu les revois, avec leurs regards figés au sol, avec leurs larmes lourdes accrochées aux coins de leurs yeux comme des perles rares, avec l’unique et dernière question assaillant en leitmotiv inexorable leurs esprits troublés : pourquoi ?
Peut-être que penser est une autre erreur, un nouveau piège, une énième illusion qui se faufile à travers les lignes recousues de la mémoire. Mais que faire ? L’histoire rattrape le temps et le temps finit par nous rattraper. La boucle se refermera demain, dans dix jours ou dans trois ans. C’est une question de temps. Le temps est notre ami fidèle qui ne dévoile jamais rien, notre doux bourreau qui nous torture avec ses promesses et nous achève avec ses surprises. Avant tout, c’est une histoire de temps. Un temps prometteur, un temps assassin, un temps victime, un temps douloureux et endolori, un temps discret et fracassant, un temps aveugle qui rase tout sur son passage, un temps clément qui fait éclore les premières fleurs du printemps, un temps confident qui coule sur la page comme l’encre noire des années, un temps témoin qui ressasse ces images affichées sur les murs de la ville, un temps coupable qui n’a jamais avoué ses crimes atroces et qui ne les avouera jamais.
Mais peut-être que penser est une chance. Remuer ces brindilles gelées par le froid glacial de l’hiver passé, secouer ces branches lourdes et ranger les fruits qui tombent dans des petits paniers en osier, s’allonger à l’ombre des arbres et fermer les yeux sur le monde. Penser au temps qui part. Et arrive.
A la veille du printemps, il y a toujours une dernière pluie qui surgit de nulle part. Debout sous ce même toit mansardé, le nez collé contre la même vitre inclinée, je regarde cette pluie qui insiste au cœur de la nuit. Je ne distingue plus les formes derrière la vitre embuée. Des lumières blafardes s’allument et s’éteignent. Des lignes fébriles se dessinent puis s’effacent. Le passé resurgit et disparaît. Le bruit des gouttes qui martèlent la vitre emporte tout, noie les nouvelles idées, bâillonne les éternelles velléités. Que faire? Pas grand-chose, sinon ouvrir la fenêtre et humer ce vent frais qui succède à la dernière pluie de l’hiver. C’est ce même vent qui éteindra les bougies. Et c’est ce même vent qui emmènera mes vœux indicibles et les chuchotera dans l’oreille du destin.
04.03.2009
Hommage

Hier j’ai pensé à lui. Je l’ai revu, enfoncé dans son fauteuil personnel, ses bras posés fermement sur les accoudoirs, ses pieds figés au sol tels les racines séculaires d’un vieil arbre qui a traversé les années, sa barbe blanche bien raide, parsemée de poils gris, son regard fermé fusant de son unique œil, traversant le cadran de ses lunettes pour échouer sur la faïence bariolée ornant les murs du salon.
Il avait l’habitude de commencer l’après-midi par une sieste qu’il faisait dans sa chambre, là-bas, au bout du couloir central. Et avant que le soleil ne commence sa descente sur le tapis bleu du ciel du nord, il venait s’asseoir face aux montagnes du Rif encerclant la ville-colombe. Je le surprenais souvent entrain de contempler ce paysage bleuté que lui offrait la grande vitre du deuxième salon. Le regard perdu dans les lignes des bâtiments parsemés sur le flanc et au pied des montagnes, il poursuivait des formes invisibles que lui seul arrivait à distinguer dans la lumière pâle de la journée qui s’achève. Souvent, il feignait de lire une quelconque revue achetée il y a quelques jours au kiosque en bas de l’immeuble, mais il finissait toujours par abandonner l’exercice de la lecture, reposant la revue sur la table basse et retournant devant le spectacle de la nature, abandonnant son corps et son esprit comme un marin abandonne sa barque au ressac des vagues.
C’est à ce moment-là qu’elle le rejoignait. Elle arrivait de son pas titubant et incertain, s’arrêtant à l’entrée du salon pour jeter un coup d’œil scrutateur sur lui puis sur le paysage des montagnes au loin. Elle voulait parler, dire quelque chose, n’importe quoi qui briserait le silence de cette fin de journée mais je la voyais qui finissait par aller s’asseoir sur la banquette en face de lui, imitant sa position, rattrapant son regard quelque part sur le flanc des montagnes clairement dessinées devant la ligne de l’horizon.
Le soleil quittait le ciel du nord et ses derniers rayons venaient mourir sur les façades des bâtiments allongés au pied des montagnes. Les premières lumières s’allumaient. Il était toujours assis, là, face à la vitre, le regard lointain, la respiration saccadée, la pensée perdue dans des méandres inconnues. Elle le regardait en attendant que commence le jeu qui faisait désormais partie de leur rituel de chaque soir. Qui sera le premier à localiser la lumière du minaret, dissimulé entre les bâtiments, sur le flanc de la montagne ? Je les entendais qui se chamaillaient comme des gosses heureux de partager un bonbon sucré. Souvent, leurs voix s’élevaient et la question de la lumière du minaret suscitait des débats qui duraient bien quelques minutes. Et puis je me souviens, c’est toujours la voix du muezzin, grave et retentissante, qui arrivait jusqu’à leurs oreilles, stoppant net leurs discussions sans issue et les invitant au quatrième moment sacré de la journée.
Les journaux télévisés faisaient défiler souvent les mêmes images, avec les mêmes héros, les mêmes tyrans, les mêmes victimes, les mêmes cadavres empalés, les mêmes sanglots étouffés, les mêmes mères esseulées et les mêmes regards d’enfants innocents sous les mêmes décombres, racontant la même tragédie de ce même monde. Il regardait le défilé des images avec le même intérêt, concentré sur les détails, attentif aux commentaires et aux analyses des spécialistes qui se succédaient sur les plateaux des chaînes. A défaut de comprendre les discours sophistiqués de la télévision, elle scrutait le visage fermé de son homme et ne pouvait s’empêcher, de temps à autre, de commenter à sa façon telle ou telle image. Alors, il se retournait et la fixait de son regard glacial qui la faisait souvent taire sur le champ.
Je me retrouvais souvent en face de lui, les yeux rivés sur sa barbe, ou perdus dans le globe déchiqueté de son œil manquant. Je le regardais alors comme on regarde un vieil arbre. J’essayais de maîtriser mon émotion face au poids des années que je lisais sur les plis de son visage. J’avais souvent envie de lui poser des questions sur le passé, sur les souvenirs, sur la vie d’avant, sur les gens d’antan. Et puis il y avait la grille de ce jeu qui nous liait désormais comme deux copains inséparables, effaçant les années qui nous séparaient et dépassant les limites de notre relation grand-père – petit-fils. Hier, en pensant à lui, j’ai senti cette même larme lourde et suffocante qui voulait le rattraper ou rattraper son souvenir. Je n’ai pas résisté.
12.11.2008
Terminus

Terminus. Dernière station. Ultime arrêt. Tout le monde doit descendre. Les souvenirs éparpillés ça et là, les espoirs ranimés à coups de mots légers, les fenêtres jadis entrouvertes et aujourd’hui condamnées par la main du destin, les sourires de connivence, les regards de compassion et les interrogations d’incompréhension.
Terminus. Le train a sifflé pour la dernière fois. Le brouillard s’est dissipé et le ciel nébuleux a pris des couleurs de nuit bleutée. Les voyageurs se pressent pour rejoindre les portillons. Les valises entravent leurs courses effrénées alors ils se jettent des regards noirs dans les couloirs étriqués du train immobilisé.
Terminus. Flash-back empoisonné. Réminiscences assassines. Les années défilent alors que tu fixes par la vitre du compartiment le paysage immobile. Les allers et les retours. Les éloignements et les apparitions. Les mots débités et les sensations retenues. Les montagnes d’espoir et les vallées d’illusion. Un froid glacial et historique s’empare de la ligne du temps, dévaste les terres arides de l’adolescence flouée, arrache les arbres de mots enracinés dans la grève et brûle les feuilles noircies par les soirs d’hiver solitaire.
Terminus. Le contrôleur a bonne mine. Son visage est rayonnant et ses yeux triomphants affichent un état d’euphorie démesurée qu’il a du mal à contenir. Tu regardes son grand sac en bandoulière et son béret gris légèrement décollé de sa tête ronde. Il te rend le même regard avec un sourire narquois et t’indique du bout des doigts la sortie.
Terminus. Avant de descendre tu veux jeter un dernier coup d’œil sur les compartiments, tu veux t’asseoir une dernière fois sur les banquettes, tu veux courir dans le couloir vide et tu veux rester quelques instants debout, immobile, à fixer la silhouette de la gare ou à poursuivre les ombres de voyageurs qui s’éloignent en tirant leurs valises bruyantes.
Terminus. Forteresses de carton effondrées. Châteaux de sable emportés dans le creux des vagues. Lames tranchantes dessinant des cercles infernaux de douleur profonde. En te dirigeant vers la sortie, tu cognes ta mémoire une dernière fois contre les évidences douloureuses que l’espoir s’évertuait à camoufler au fil des jours. Tu tombes et perds conscience. Tel un cadavre criblé de balles, noyé dans une mare de sang coagulé.
Terminus. Des lampes tricolores s’allument et éclairent le train. Les voyageurs déballent leurs valises sur le quai. Ils sortent leurs tailleurs et leurs robes. Ils se déshabillent dans la nuit, s’échangent des demi-sourires de bonheur et de complicité insolente. Au cœur de la nuit, une foule de curieux se rassemble autour de la gare. Les voyageurs déchaînés entament des danses croisées. La foule se bouscule, chahute, applaudit. Des photographes amateurs se dissimulent derrière les arbres pour immortaliser la grande fête.
Terminus. Tu ouvres les yeux sur le sourire du contrôleur qui te fixe avec ses yeux à moitié fermés. Tu veux bien lui demander ce qui se passe là, sur le quai, mais il t’ignore. En guise d’unique geste, il t’indique encore une fois la sortie. Comme s’il te rappelait une dernière fois qu’il s’agissait bien du terminus et que tu étais sommé de descendre. Il y a ces moments de la vie où il faut s’exécuter. Tu te lèves en titubant et te dirige vers la sortie. Ta valise est plus légère que jamais.
Terminus. Le voyageur solitaire que tu es descend les quatre marches grillagées. Une à une. Un temps interminable se passe entre le moment où tu t’engages dans cette descente forcée et le moment où ton pied foule le quai de la gare. Tu as à peine le temps de voir l’ombre du contrôleur qui fait signe aux hordes de voyageurs et de spectateurs curieux de rejoindre le train. Tu tombes et des pieds t’écrasent dans un brouhaha assourdissant.
Terminus de solitude. Port de cette évidence pesante. Havre de cette nouvelle paix que tu recherches alors que le train repart devant toi, englouti dans des cris de bonheur étranger.
04.11.2008
Héros de la douleur

La douleur est l’encre de ces pages. Face au soleil qui s’en va, la douleur sévit entre les lignes, derrière les mots, au-delà des phrases et dans les creux des chapitres. Lire un roman de douleur est un exercice de patience et de recherche, une quête de la réalité camouflée, un tourbillon de questions et de mélopées imbriquées sur le destin, les valeurs et la fin de la vie. Tu lis les mots de ce malade condamné qui narre sa chute lente, entraîné par l’appel de la mort, happé par l’ombre de la fatalité. Une crispation s’empare de toi et tu vois ces mots qui s’enfuient, à la fois légers et graves, lourds et volatiles. La puissance des mots martèle les pages que tu tournes pour rattraper le fil de l’émotion. Pourquoi l’écriture ? Pourquoi il écrit ? Pourquoi son récit s’agrippe-t-il à ta mémoire ? L’écriture est l’exutoire des âmes endolories. Tu souffres donc tu écris. Tu écris donc tu es. Ton héros a quelque chose de toi et les chapitres de sa descente aux abîmes ont quelque chose de ta douleur. Lui raconte le douleur du corps et toi celle du cœur, et vous vous retrouvez au carrefour de la destinée inéluctable des impuissants. Sa douleur, comme la tienne, est froide, apprivoisée par le passé, travaillée dans les soirs de doute par des mots enlacés sur des pages blanches. Et comme toute douleur inaltérable, elle finit par offrir la mort en guise de dénouement funeste. Elle finit par fermer les ultimes portes, claquer ces dernières fenêtres que le vent de l’espoir n’arrêtait pas d’entrouvrir à chaque nouvelle rencontre, à chaque nouveau contact. Le rideau tombe et les invités autour des tables rondes applaudissent dans un vacarme joyeux. Un air de fête accompagne le cortège de ces rêves emprisonnés à jamais dans les cercueils de la fatalité. Désormais, l’opacité triomphante s’emparera de la mémoire endolorie, appuyée par le goût atroce de l’évidence. Désormais, comme ton héros allongé sur le lit de sa mort prochaine, tu ne pourras plus contourner cette âpre vérité, tu ne pourras plus masquer ces ombres effrayantes par des lumières ternes et fugaces, tu ne sauras plus réchauffer tes vieux souvenirs par des promesses inventées dans les rares moments de confession mutuelle. Les nappes sont blanches, tout comme les draps aseptisés de l’hôpital où ton héros finira ses jours. Le jeu de lumières dans la grande salle éclairera les sourires triomphants des hordes de convives agglutinés autour des assiettes débordantes. Le spectacle de l’inexorable scellera le point de non-retour que tu t’évertuais à repousser dans ton imagination et que tu camouflais tant bien que mal derrière des illusions éternellement construites et reconstruites. Ces châteaux de sable que tu bâtissais sur la grève déserte pour que la première vague vienne les emporter, et que tu poursuivais du regard, impuissant et démuni, sont déjà loin maintenant. Le héros de ton roman voit les traits de sa destinée s’approcher à pas de loups affamés, rampant sur les années d’espoir inutile, arrachant à la terre mouillée les graines fébriles qu’il avait semées au fil des épisodes et des rebondissements. Comme ton héros, tu es le spectateur de ta mort. Comme ton souvenir, tu es le récit de ta chute. Comme ton passé, tu es l’invité de ton bal. Tu avances entre les lignes parallèles, tu cherches sur ces visages fardés à outrance des signes de compréhension, tu t’accroches aux bords des nappes, tu dégustes la crème chocolatée des gâteaux superposés, tu pourchasses les photographes professionnels à l’œuvre derrière les rideaux et dans les coins, tu marches sur les banquettes brodées, tu sirotes le thé sucré dans des petits verres, tu serres des mains trempées et tu embrasses des joues chaudes, tu t’incrustes dans des photos d’amis puis tu sors humer l’air frais de la nuit. Ton héros te poursuit. La douleur poursuit ton héros. La mort poursuit la douleur. Derrière toi et jusqu’au bout de la nuit, tu entends des klaxons stridents qui déchirent le silence, comme se déchire doucement et inexorablement la dernière peau de tes fébriles espoirs.
13.10.2008
Existence
Il y a des costumes noirs, des tailleurs élégants, des jupes courtes et moins courtes, des talons bruyants, des chaussures luisantes, des portables collés aux oreilles, des cravates bleues, des manteaux trois-quarts en laine doublée et des chemises assorties. Puis il y a toi, invité du bal, emporté par les hordes de marcheurs du matin, englouti dans le claquement des talons sur les dalles froides de l’esplanade.
Il y a des immeubles dits « de grande hauteur » qui défient le ciel nuageux. Il y a de ces harmonies à mourir debout d’admiration et de fierté. Il y a la démesure du chef d’œuvre humain dans toute sa grandeur et sa beauté. Il y a un horizon bleu assailli par des formes géométriques dansantes et intenables. Il y a le génie de l’humanité qui se profile, majestueux et irrattrapable, avec un goût d’exception et une impression de jamais vu.
Tu prends ton temps pour regarder, goûter, savourer. Les prémisses d’une consécration ? Les premières lueurs d’une ambition assouvie ? Ou tout simplement l’effet outrageusement moderne et séducteur de l’endroit ? Les questions disparaissent comme par magie, englouties dans des remous de sensations se mourant sur les façades de verre étoilé. Il y a cette foule qui marche. Il y a des vagues humaines houleuses, au pas déterminé, à la démarche nette, aux gestes précis, avançant dans des lignes droites d’une homogénéité conquérante. Il y a ces deux tours jumelles toisant le ciel et transportant le décor vers les limites de l’habituel. Il y a ces portes d’accès qui engloutissent des hommes et des femmes à une vitesse vertigineuse comme de géantes fourmilières inévitables. Il y a cette place ronde aux quatre entrées, couverte par un toit de poteaux métalliques surdimensionnés et enchevêtrés. Il y a ces bancs en bois et ces plantes vertes autour desquelles s’agglutinent les fumeurs de la pause. Il y a des gobelets de café dans les mains qui s’agitent et s’expliquent. Il y a des mégots de cigarettes qui s’éteignent.
Il y a de longues marches blanches, sièges fugaces des hordes de pigeons bruyants. Il y a des salariés qui mangent leurs sandwichs face à l’Arc. Il y a des silhouettes et des formes qui passent et repassent sur la dalle. Elles se croisent sous le soleil de Juillet et leurs trajectoires s’engouffrent derrière les immeubles ou dans les entrées dissimulées.
Perché sur la plus haute marche, blotti contre la paroi froide de l’Arche, ton regard se perd dans la verdure encerclant les boulevards périphériques. Le sandwich est dégoulinant de thon. Le temps est encore une fois suspendu aux dalles du parvis, libre et fuyant. L’espace est figé, la mémoire arrêtée, l’esprit vagabond et le corps léger. L’insoutenable légèreté de l’être trouve ici son essence. Les lignes des romans, les paysages verts et innocents du nord du pays, les larmes du départ, les impasses du présent, les ambitions de l’avenir, les couleurs du rêve…Ici, tout prend le sens de la légèreté. Tu fermes les yeux et les rouvres sur la montre qui annonce le début de l’après-midi. Il y a des pigeons affamés qui se chargent de finir les restes de ton sandwich.
Il y a ce vent frais qui s’engouffre dans les espaces. Il y a ces silhouettes pressées qui s’engouffrent dans la bouche du métro. Il y a cette succession de visages clos qui racontent la journée dans les sous-sols. Puis il y a ce roman de gare qui se lit en attendant que la tête noircie du train de banlieue surgisse de l’opacité crasseuse dans un crissement violent à peine amorti par les frottements mécano électriques. Tu refermes ce roman comme le signal sonore referme les portes du train, comme les ultimes grimaces des voyageurs referment l’histoire de la journée et se laissent emporter et s'engloutissent dans l’orchestre des bruits opaques, sous la mauvaise lumière éclairant les sièges et les traits acérés. Il y a quelque part une tristesse lourde et béate qui pèse sur le décor. Et puis il y a toi, tel un escargot fuyant désespérément la pluie qui martèle son dos moelleux.
08.02.2008
La gloire du cahier

Aujourd’hui, on déchire les feuilles du vieux cahier. On massacre les mots et les lignes. On s’arrête pour cracher sur toutes les pages chargées d’histoire et de mémoire. On est de nouveaux sauvages émancipés et nos gestes sont fougueux, incontrôlables. Vite ! Vite ! Il faut tout déchirer, il faut tout envoyer en miettes. Il faut briser la continuité de toutes ces phrases énervantes et dérangeantes. Il faut arracher le mot de la ligne et la ligne du paragraphe et le paragraphe du texte. Il faut achever la structure affaiblie d’un cahier qui est à la fois trop lourd et trop difficile à porter. Et puis on n’a pratiquement rien à craindre ni à se reprocher puisque tout s’inscrit dans le décor pourri que l’on connaît et que l’on n'arrête pas de contempler avec de gros yeux d’admiration et d’exaltation. Tout est pourri et tout est faux alors on suit le mouvement des foules. Et c’est toujours avec un sourire nerveux qu’on s’acharne sur la nouvelle victime qu’on s’est désignée. On sait faire les sales besognes car de toute façon on n’a pratiquement rien compris de tout le reste. Le cahier. Les pages. Les lignes. Les mots. On sourit car on se dit qu’on a de belles perspectives. A quoi bon garder ce cahier inutile chargé de chimères et de paroles en l’air ? De toute façon, c’est un cahier d’immaturité et d’adolescence stupide et béate, alors quelle est la différence ? Le garder ou le jeter, c’est un peu pareil non ? Alors on décide de le jeter car c’est facile, rapide et direct. C’est un geste qui ne coûte rien, absolument rien, donc pourquoi se priver d’un plaisir unique et inégalable ? Puis le grand avantage que l’on connaît mais qu’on a du mal à crier haut et fort c’est cette légèreté qu’on gagne en massacrant le cahier. On se retrouve si léger qu’on peut voler. Comme on a volé jadis les belles pages du cahier pour aller les revendre une par une aux marchands ambulants. Peu importe maintenant car c’est une légèreté euphorique qu’on savoure. Désormais, on peut vivre « pleinement » l’expérience. On peut se préparer avec la raison des adultes à écrire le premier chapitre de la maturité dont on a si longtemps rêvé et qui est désormais là, à bénir le massacre hideux. Maturité salvatrice. Maturité honorifique. Maturité qu’on s’apprête à brandir bien haut, signe de victoire incontestable.
En y réfléchissant un peu plus, on comprend que l’on a pas compris le cahier. Il nous agaçait et nous dérangeait. Ces phrases si joliment écrites et ces allusions si finement placées avaient quelque chose de déroutant. Puis de l’incompréhension naquit la haine. On a cultivé longtemps cette haine. On essayait de trouver des solutions et l’on n’a pas manqué de propositions. Mettre le cahier dans la vitrine du salon et l’enfermer à double tour ? Le ranger dans l’armoire vétuste de l’amitié et de la fraternité ? Y écrire des mensonges atroces ? Le bourrer d’illusions amères ? Rien n’y a fait. Le cahier a survécu. Et sa survie nous a entraîné de la haine à l’impatience. On avait pensé, par moments, qu’en s’installant dans la bibliothèque, on allait intimider le cahier et finir par l’écraser sous le poids de nos exploits. Mais on a très vite compris que le cahier était si loin des projets qu’on complotait dans les jardins secrets de la maturité exemplaire. Alors, à bout de forces, on a décidé de raconter au cahier le bonheur, l’expérience et la promesse. On lui a tout raconté et là encore on a été de vrais professionnels. On a privilégié les détails et les précisions, on a usé des larmes et des émotions, on a joué sur les cordes de la douleur, de l’égarement et de la solitude. Mais quelle était la surprise de voir le cahier écouter avec attention tout ce qu’on racontait, réfléchir aux pseudo problèmes qu’on lui exposait, et suggérer avec beaucoup d’entrain des solutions et des conseils. En effet, les pages blanches avaient des oreilles toutes à l’écoute, et les lignes étaient disponibles à chaque fois qu’on les sollicitait. Le cahier ne faisait que ce qu’il savait faire le mieux : écouter, comprendre, consoler. Il fallait trouver quelque chose de plus efficace.
C’est là qu’on a pensé au massacre. Arracher la vie du cahier. Réduire les pages en miettes. Tuer les mots un par un et les jeter par terre pour les broyer sous les talons de la haine. Réaliser l’obsession de tant d’années. Mais l’a t-on vraiment réalisé ? L’a-t-on achevé ?
Si l’on pose cette question, aujourd’hui, à la limite de la folie et de l’impuissance, c’est qu’on voit, là, sous nos yeux ahuris, les mots se réunir, les phrases se reconstituer et les pages se recoller. Le cahier est là. Vivant. Puissant. Il se lève et marche. Vers la gloire. Sa gloire.
15.12.2007
Rêve de mots

Tout commence avec cet avion qui décolle par un soir d’hiver anglais. Le siège s’enfonce dans la nuit et la mémoire rattrape des images fuyantes dans un tourbillon de questions et d’impatiences. Tu regardes devant toi les deux journaux anglais, le roman de S.R et ton passeport plus vert que jamais. Le hublot est tout noir, englouti dans le froid et le brouillard. Te revoilà reparti. Encore une fois dans les airs. Suspension du corps et de la mémoire. Mais cette fois tout est différent ; la plaie du passé est guérie et le souvenir est frivole. Seuls restent des instants de bonheur accrochés à des mots. Tu ouvres le premier journal.
Les années défilent entre les lignes. Ton regard rêveur, enfant, fixant la Tour Eiffel sur la télé du salon. Ta petite lampe de chevet que tu allumais le soir en cachette pour terminer un chapitre de roman ou pour suivre un héros désespéré. Tes premières lignes que tu écrivais au balcon à la lumière des lampadaires solitaires de la nuit. Ton amour fou que tu racontais chaque soir sur des feuilles blanches et froides. Tout est si loin. Tout est si fade. Si fade.
Thé ou café ? L’avion creuse la nuit et l’hôtesse répète les mêmes phrases qu’elle répète depuis des années maintenant. Il fait froid. Tu tournes les pages du journal.
Ton pays et tes proches sont loin. Ton histoire pourtant a commencé là-bas, sur un autre continent, une autre terre, un autre drapeau, d’autres mots. Aujourd’hui, te voilà parti puis reparti puis ne cessant jamais de partir et de repartir. Partir. Arriver. Repartir. Un cercle infernal fait d’exil et d’éloignement. Tu portes tes mots avec toi, quelque part entre ton âme et ta mémoire et, tel un escargot sous la pluie de Décembre, tu luttes. Te voilà donc, le même héros, le même soldat, le même naufragé, le même blessé, le même voyageur.
Les hôtesses s’activent dans le couloir. La voix du pilote vient de temps à autre briser le silence, chargée d’un tas de données sur la température, la pression et la position approximative de l’engin. Où sommes-nous au juste ? Les cieux. Les pénombres. Où es-tu ?
Tu as toujours lutté pour être là où tes ambitions voulaient être. Ambitions entraîneuses et insatiables. Courir derrière des rêves de gloire et de succès. Se donner des ailes et survoler des souvenirs de bonheur et de douleur. S’arrêter pour contempler la nature et l’histoire. Les années qui passent, tranquilles et sereines, et ce temps qui s’en va, nonchalant et froid. L’escargot du désespoir hivernal avance sous la pluie qui martèle son petit dos moelleux. Tu le vois. Là, il avance, doucement, lentement, éreinté, dépassé par le temps et l’espace.
Il est temps de vendre des cigarettes et des parfums alors il faut s’activer. Les hôtesses performent une sorte de bal fallacieux dans les airs. Toujours le même faux sourire. Toujours les mêmes façons détournées et retournées de poser des questions. Toujours les mêmes mots travaillés, les mêmes expressions de politesse hyperbolique. Tu ouvres le deuxième journal.
Les lumières de Paris t’ont toujours ébloui. « Paris, ville des lumières », disait le titre de ce livre que tu avais gagné au concours du centre culturel. Un très beau livre avec des photos de Paris dans tous ses états. Tu te souviens surtout de cette photo où un couple se tenait debout sous la pluie, corps collés, bras emmêlés, avec en arrière plan un pied de la Tour Eiffel à peine visible dans le brouillard, et en bas à gauche une rose rouge abîmée traînant par terre.
Ce soir, tu as bien envie de t’arrêter quelques secondes pour compter le nombre de roses abîmées sur cette planète. Mais tu te dis que non, de toute façon, cela ne sert à rien de comprendre la douleur de ce monde. Tout finira par s’abîmer. Tout finira par sombrer. L’espace s’estompera et le temps engloutira tout ce qui reste. Et puis, tu le sais très bien, les oiseaux qui se sont trompés de ciel finiront tous dans la désolation. Un jour, ils viendront mourir sur les mots. Tels des bateaux que la mer houleuse du regret a ballotté et qui reviennent en morceaux effrités s’abattre sur la grève. Tu refermes les journaux.
Le pilote explique que l’avion va atterrir dans quelques minutes. Le couloir est dégagé. Tu regardes encore une fois les hôtesses qui s’éloignent dans des petits rires étouffés. Dehors, la terre et la lumière se marient. Tous les passagers de l’avion sont les invités privilégiés de la nuit. Les étoiles dansent dans le noir. De faux sourires te poursuivent. Au moment où l’avion atterrit dans un bruit assourdissant, tu ouvres les yeux. Ta petite chambre est mal éclairée. Il fait horriblement froid. Sur ton lit, des feuilles blanches et des mots. Beaucoup de mots.
04:40 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
04.11.2007
Ma plume
J'ai toujours été très dubitatif quand à l'utilité de l'idée de créer un blog et d'y balancer ses créations littéraires, ses textes en vrac.... Pendant que mes doutes persistaient, mes textes, eux, étaient là, à moisir et à attendre. Un texte voit le jour pour être lu et une passion naît pour être partagée. Aujourd'hui, je n'ai pas su ce qui s'est passé ; une envie pressante de publier ces textes, de leur donner un souffle d'air et de fraîcheur. Liberté du mot. Liberté du texte. Aujourd'hui, c'est un peu comme si la cage s'est ouverte et que les oiseaux, jadis prisonniers du doute, se sont envolés en l'espace de quelques pauvres secondes tels des mots libres. Tels ces mots qui ont été un jour les miens et qui sont maintenant les vôtres.
Ma plume est une histoire de textes, de mémoires, de sensations et de souvenirs. Ma plume est une mer houleuse de bonheur, de tristesse et de nostalgie. Ma plume est un peu de moi. Ma plume est moi. Ma plume est un espace d'écriture et de lecture que je dédicace à tous les amoureux de l'écriture et de la création littéraire.
21:52 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
Bougie

Pourquoi une bougie ? au cœur de la nuit, au rendez-vous de midi, à la limite du cadeau et du souvenir, pourquoi une bougie ? La question s’arrête quand l’encre coule sur la page.
J’avais lu un jour que la vie est une bougie dans le vent. On a froid et l’on a du mal à avancer dans le noir. Regarde toutes ces bougies qu’on rêve d’allumer pour se réchauffer et éclairer le chemin. Puis on rapproche nos mains gelées du cercle de chaleur autour de la seule bougie qui existe vraiment. On se frotte les mains et on sourit au milieu de la nuit. J’ai froid. Je regarde la bougie puis je te regarde. Dans la lumière vacillante de la bougie, je croise ton regard. L’orange de tes boucles surgit du souvenir. Je te dis que j’ai froid et tu me dis que toi aussi. La nuit qui nous enveloppe est si noire et si douce. Ferme tes yeux et écoute le silence. Je vis dans cette nuit, grâce à cette bougie, pour ce silence qui est le nôtre. Je regarde la bougie puis je te regarde. Tu es belle. Autour de nous, il n’y a que la nuit. Toi. Moi. La nuit. La bougie.
Si je veux parler c’est que le passé est lourd. Entre les erreurs et les souvenirs, ce passé est si compliqué. Et les années qui passent. Et ce passé qui s’éloigne. Au fur et à mesure qu’il s’enfonce, il réapparaît. Quand il s’éloigne, il revient. Imprévisible. Inopiné. Gravé. Indélébile. Ce soir, il est là. Il rôde autour de nous et nous guette de ses grands yeux historiques. Je l’attrape et lui demande de se tenir tranquille. Dans la lumière de la bougie, je le vois qui s’assoit. Je demande au passé s’il a froid. Il se recroqueville. Il s’approche de l’unique source de chaleur et de lumière au cœur de la nuit. Il me glisse d’une voix timide que la nuit est belle. Tu es belle. Comme la nuit. Comme la bougie. Pourquoi la bougie ?
Je te vois. Je te sens. Tu es là. L’histoire que j’écris, c’est pour toi. La bougie qui s’allume, c’est pour toi. Le passé qui se couche, c’est pour toi. L’espace, le temps, la présence, le silence, c’est pour toi. Mes mots, mes lignes, mes textes, c’est pour toi. Tout est pour toi et tu es tout. La nuit arrache les astres et plonge la nature dans le noir infaillible du présent. Rien n’est sûr. J’ai tellement de rêves suspendus, tellement d’instants de bonheur mis en attente, tellement de promesses accrochées à mes mots. Je regarde la nuit, maîtresse des lieux, et me demande ce que cache cet avenir qui s’approche. Je voudrais en faire une fête, un anniversaire, un instant au bord de l’eau, un mot pas comme les autres. Des retrouvailles.
Le rêve commence ici alors ouvre tes yeux et dis moi ce que tu vois. Le jour s’est levé sur le passé. Le sable miroite dans le soleil estival. Tu portes une robe de fleurs et de couleurs. La grève est déserte et tu cours pieds nus. Les vagues du petit matin arrivent sur nous comme le bonheur d’une saison qui n’a existé nulle part. Je te regarde courir dans la lumière et j’arrête d’écrire pour vivre. La nature a tenu sa promesse. Comme deux feuilles vertes, comme deux oiseaux inséparables, comme deux rayons confondus, nous vivons la beauté de l’instant. Retrouvailles parfumées. Retrouvailles enivrantes. Comme au temps de la fleur jaune suspendue à une branche timide, je m’évanouis. L’émotion n’a plus de limites. Le cœur qui danse au rythme de tes pas est submergé, comblé, assailli. Ce cœur est le tien. Mon amour est sa promesse. Ce bonheur est le nôtre. Ouvre tes yeux. Ouvre tes bras. Ouvre tes mains. Attrape le soleil et le bonheur. Arrache au passé mon cœur meurtri. Serre mes derniers mots. Imprime mes textes sur le sable mouillé. Ces retrouvailles au bord de l’eau. Ce rêve exaucé.
Pourquoi une bougie ? Quand le rêve s’achève et que les rideaux se rabaissent sur la scène, seule la bougie reste au cœur de notre nuit. Blottie contre moi, tu as toujours les yeux fermés. Tu me dis que tu n’as plus froid et je te dis que moi non plus. Nos corps sont baignés de chaleur et de lumière. Cette bougie dans le vent est notre vie. Elle est là. Reine de la nuit et de l’Histoire. Qui a dit que le vent l’a éteint ? Qui a dit qu’elle est morte il y a quatre ans ? Qui a dit que les années ont effacé sa trace ? Qui a dit que sa lumière a disparu dans le noir ?
Bougie de lumière. Bougie de chaleur. Bougie de bonheur retrouvé. Bougie de promesses tenues. Bougie de rêves exaucés. Bougie de ce présent que nous écrirons tous les deux, blottis dans la nuit, confondus dans l’espace, unis en ce temps qui coule. Puis la nuit s’en va. Les premiers rayons. Les premiers gestes. Les premiers mots. Regarde cette nature qui se réveille. Tu es belle. Tu es un amour. Tu es l’Amour. Pour toute la suite, tu es la bougie des mes jours.
21:45 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Bientôt

Bientôt. Je vous ai déjà dit : je rentre bientôt. Je n’aime pas beaucoup parler de la date. Les gens me reposent toujours la même question. Cela fait longtemps qu’ils ne m’ont pas vu. Tellement longtemps qu’ils ont presque oublié à quoi et à qui je ressemblais. Pour le moment, je suis toujours là. A des centaines de kilomètres de vous, de toi mon pays, de toi ma mère, de toi mon père et de toi ma sœur. Les gens se demandent ce qui me retient dans l’exil. Quelques uns n’arrivent pas à comprendre ce qu’il y a de doux et d’irremplaçable dans ce sentiment de nostalgie. A travers la vitre de ce bus vert qui m’emmène au boulot chaque matin, je souris. C’est beau l’exil. C’est beau la nostalgie. C’est beau ce double jeu entre les espaces verts de Croissy et les plats de ma mère à Rabat. Je souris encore une fois car je sens que « je vis ». Quand je prends ce bus chaque matin, quand je reste debout le long du trajet et que je voyage tel un aveugle ébloui entre les lignes de Sartre le temps de 7 minutes. Quand j’appuie de ma main ferme sur le bouton rouge et que le message « Arrêt demandé » s’affiche au dessus de la tête du chauffeur. Quand ce bus me dépose sur une avenue à sens unique et que le vent frais du matin m’accueille et me dit bonjour. Quand je marche seul sur l’herbe mouillée et que je vois mes chaussures noires achetées il y a deux ans dans un centre commercial à 15 euros, quand je les vois mouillées par les gouttelettes d’eau au fur et à mesure que j’avance. Quand les voitures me dépassent et que je poursuis du regard les chauffeurs fous du matin, quand j’arrive fredonnant un air de raï et de nostalgie, quand je tape le code d’entrée et que la porte jaune d’accès s’ouvre dans un bip assourdissant. Quand je m’en vais saluer mes collègues du rez-de-chaussée, la secrétaire avec son grand sourire joyeux, Anne avec qui je suis devenu intime et à qui je fais la bise dans une sorte de complicité presque parfaite, Ségolène avec son demi-sourire et sa main ferme. Et puis quand je viens me poser sur ma chaise bleue devant l’écran de mon ordinateur et mon cappuccino du matin, quand j’entrouvre la deuxième porte du bureau pour voir entrer la fraîcheur du matin et que je vois loin dans les airs un avion qui survole ma tête et mes pensées. Quand je comprends que « je vis ».
Donc c’est bientôt. C’est pour très bientôt. Cinq, sept, ou dix jours ; peu importe. C’est bientôt. A quelques jours, je commence à me préparer. Les gens ne la connaissent pas cette préparation. Elle est animée d’une sorte d’excitation bizarre qui me noue le cœur et la gorge et me plonge des fois dans des instants de vide unique. Quand je pense à mon retour, je pense à mon père et à son regard sérieux et tendre à la fois, ma mère et son corps débordant de chaleur et de douceur, à ma sœur et ses larmes fraîches et ses questions interminables. Et puis je pense à toi. Vais-je te revoir ? Quand ? Où ? Comment ? Et je ne peux m’empêcher de voir toutes ces questions défiler devant moi au fur et à mesure que les jours passent. Tout le jeu de la nostalgie se déroule dans des cercles d’interrogations têtues. Le voyageur exilé qui habite en moi se laisse aller, se fait surprendre, se reprend puis sombre dans les remous de ces questions qui essaient de rallier passé et présent, ancien et nouveau, souvenirs et actualités.
Le départ est pour très bientôt. Dernière journée au bureau. Derniers préparatifs. Dernières salutations. De retour à la résidence, je vois que le ciel a quelque chose de sombre. Les nuages ne défilent plus. Les arbres semblent plus figés que jamais. Je tire derrière moi mon sac bleu plein à craquer et c’est comme si je tirais les souvenirs de ces journées d’été passé en banlieue parisienne. En jetant un dernier coup d’œil sur Torcy, je comprends que je suis entrain de tourner l’une des petites pages de ma vie. Ce sac est lourd et cette tête qui est la mienne tarde à se détacher du décor. Le sac que je tire est lourd et le train qui s’arrête à mes pieds est plus sombre que le ciel. Au moment où le train avance, je suis déjà avec vous. Je me libère des cercles étouffants des questions de départ et d’arrivée et je m’en vais vous rejoindre à la limite du rêve. Après un an, c’est plus qu’un amour, plus qu’une passion, plus qu’une impatience. Les mots qui se perdent à la limite de ce rêve qui m’engloutit, je ne les retrouverais plus. Peu importe. Je suis déjà assis sur mon siège bleu et l’hôtesse maquillée à outrance me fait signe d’attacher ma ceinture. Devant moi mon passeport vert, deux journaux, un roman et un crayon de papier. A travers le hublot, je crois lire entre les nuages « Bientôt…Bientôt... »
21:40 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
La reprise ou le retour d'un jeune écrivain

C’est ce soir que je reprends. J’ai longtemps hésité mais j’ai décidé finalement de reprendre. Je la voyais venir, cette envie de reprendre à nouveau, et je le sentais ce désir incontournable de voir les mots s’échapper, voler puis venir se poser sur la page blanche. J’ai longtemps hésité car j’avais peur d’échouer. La peur d’écrire des phrases plates et insignifiantes, la peur de voir son texte défiler, froid et monotone, la peur de comprendre qu’après tant d’années, l’écrivain en moi était toujours le même enfant, le même amateur, le même vagabond.
Donc ce soir je reprends. Comme un errant qui a fait le tour de la terre et qui revient ce soir après des années de voyages. Il rentre chez lui, referme la porte de sa chambre minuscule et d’un geste presque spontané, appuie sur l’interrupteur. La lumière qui éclaire sa chambre est pâle, moite, à peine perceptible. Mais cela est tout à fait normal. Après des années, cela rentre parfaitement dans la logique des choses. Cette lumière est comme ces premiers mots que je vois défiler maintenant. Ils sont doux, posés, presque aveugles. Dans le noir de ma pensée, ils tâtonnent, ils essaient de repérer l’espace, de reconnaître les lieux. Je les vois. Je les sens. Ils avancent, jadis témoins timides, aujourd’hui explorateurs réticents et je les suis dans leur marche. Je n’ai nulle envie de les attraper ni de les cerner. Tout comme l’errant qui préfère rester planté à l’entrée de sa chambre, poursuivant le reflet léger de cette lumière entre les meubles, sur les murs ou derrière les portes. Peut-être est-ce cette liberté qui m’avait fait défaut il y a trois ans quand j’écrivais mes premières lignes et que je les jugeais avec un regard arrogant, moqueur, presque catégorique et que je me disais «C’est nul, c’est plat, ça ne pourra jamais marcher, je ne serais jamais connu »…
Je m’arrête quelques secondes. Je déteste ces moments où il faut se décider une fois pour toutes. Je déteste les faux débats, les fausses questions qui entraînent des fausses réponses, qui entraînent des mensonges, qui entraînent à leur tour des tourbillons éternellement clos. Ecrire pour vider le poids d’un jour ? Ecrire pour être connu un jour ?
Et des fois c’est cette même envie qui reprend. L’envie de reprendre sans se poser de questions. L’envie de rejoindre l’errant dans sa chambre et de poursuivre avec lui la lumière pâle dans tous les recoins de sa minuscule demeure. Poursuivre les mots dans les plis de la pensée, aller avec eux jusque dans ces cachettes secrètes où l’on ne se reconnaît plus, où l’on ne reconnaît plus les autres. C’est dans ces trous si profonds, si lointains, que l’envie augmente, que l’on se retrouve seul avec ces mots et que l’on comprend pour la première fois peut-être ce qu’est qu’écrire.
C’est comme ça que je veux « écrire ». C’est pour ça que je veux « écrire ». Ecrire dans un trou de la pensée. Suivre les mots lourds de sens, chargés d’instants et essayer de les embrasser d’un regard tendre et précieux. Je le vois d’ici l’errant, debout à l’entrée de sa chambre, la main encore sur cet interrupteur, le regard en miettes éparpillées derrière les reflets de lumière. J’ai envie de lui prendre la main. Il est comme moi. Il est un peu moi. Ensemble, on fera quelques pas dans la chambre. On ouvrira grandes les portes et on lèvera les stores. Par les fenêtres, on regardera ce petit monde où il a tant erré. Il me montrera d’un geste évasif et incertain où je lirais à la fois de l’amertume et de la nostalgie le ciel bleu qui l’a longtemps accompagné. Et je fermerais les yeux sans qu’il me le dise car j’aurais compris que la lumière a désormais quelque chose de puissant et de lumineux. La chambre deviendra une boîte magique. Les fenêtres seront des petites fentes où l’air frais du matin pourra s’infiltrer sans craindre la lumière écarlate du jour naissant.
Ce soir, dans ma boîte magique, je me blottis contre mon ami l’errant inconnu et j’attends. Je ne suis point pressé car je sais que cette lumière va durer. Elle est là et elle le sera toujours. Maintenant que j’ai repris, je retrouve cette légèreté à la fois étrange et justifiée. Comme l’errant qui s’allonge sur son lit, fixe une dernière fois le plafond de sa chambre avant de partir pour un rêve de lumières et de plumes. Je le vois encore mon cher ami qui me répète, alors que le ciel bleu s’illumine d’un éclat si tendre et si doux «Comme l’oiseau de ta liberté, comme le mot de ta pensée, comme ton envie d’écrire….je serais ».
21:20 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note


